Dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, Philip K. Dick évoque notre futur proche et présente Iran, la femme du chasseur d’androïdes Deckard.
Dans ce futur, un « orgue d’humeurs » a été inventé et la femme de Deckard, complètement dépressive, en possède un chez elle. Il s’agit d’un boîtier dans lequel on peut piocher une pilule fabriquée par une machine selon notre choix. Chaque pilule correspond à une émotion particulière : une pilule pour avoir envie de regarder la télé, une pilule pour ressentir un désespoir intense, une pilule pour être soumise, etc. (voir mon article sur l’intelligence artificielle).
Iran est accro à cet orgue d’humeur de telle sorte que chaque matin, elle se précipite sur cette machine et lui demande de lui secréter une émotion pour la journée. Iran est devenue incapable de se créer elle-même des émotions. Devenue amorphe, elle ne fait plus confiance qu’à cet orgue pour lui en secréter à sa place.
Imaginez : Tiens aujourd’hui j’ai envie de me broyer du noir du matin au soir, ou « tiens, ce matin j’ai envie de m’ennuyer complètement toute la journée », ou alors « secrétez-moi une pilule pour avoir envie de me balader toute la journée en forêt ».
Cet orgue d’humeurs me paraît cohérent mais maintenant que j’y réfléchis je ne le trouve plus aussi logique. En effet, pour choisir une pilule spécifique, il faut avoir envie de choisir une émotion plutôt qu’une autre.
Il faut avoir envie de se sentir déprimé, envie de se sentir joyeux, il faut avoir envie de choisir la pilule qui m’incitera à regarder la télé.
Si je fais ce choix d’opter pour telle pilule plutôt qu’une autre, automatiquement c’est que j’ai déjà envie de regarder la télé.
Quel est donc l’intérêt de l’orgue d’humeur si je ressens déjà l’émotion choisie ? Si je décide de choisir une pilule qui me fera broyer du noir, c’est qu’il y a de fortes chances que je broie déjà du noir, non ?
Au final l’orgue d’humeurs trouverait son utilité si la machine décidait à notre place quelle humeur nous convient le mieux aujourd’hui. Ou alors la machine nous imposerait un choix aléatoire. Mais on ne peut pas demander à une personne dépressive d’avoir envie de choisir une émotion positive. C’est comme si on demandait à un insomniaque de dormir pour pouvoir enfin avoir envie de dormir.
Dick a eu une très bonne vision de notre avenir : oui il est possible qu’un jour ou l’autre, l’homme soit démuni de ses émotions et même de son libre arbitre, prisonnier d’un embrigadement mental ou d’influences extérieures (voir Robots et Androïdes). Oui pour sortir de cet état dépressif permanent, on peut imaginer une aide extérieure (machine, chimie) qui lui imposera une émotion différente. Mais on ne peut pas demander à l’homme démuni d’émotions d’avoir la force de s’en sortir tout seul.
Privez l’homme de toute émotion et vous le privez de sa liberté et de son goût de vivre.