Thème du roman LINTULINDA
Lintulinda, âgé de 4 mois, possède un pouvoir magique « romantique » lui permettant de matérialiser ce qu’il ressent (magie de l’émotion).
Il est abandonné, seul, ignorant tout de ses origines. Sur Terre, cinq magiciens possèdent chacun un pouvoir particulier permettant d’agir directement sur autrui :
- Rex Tyran, leur chef ayant l’apparence d’un dinosaure, peut manipuler le temps,
- Androgyne prodigue l’amour et peut changer le sexe de tout individu,
- Sans-Nom transforme les morts en morts-vivants,
- Macabre le magicien noir métamorphose les hommes en animaux,
- et Shiv-Seha possède un pouvoir de lévitation.
Sous l’autorité du Tyran, ils cherchent à éliminer Lintulinda avant que celui-ci ne devienne adulte et ne représente une menace à leurs hautes ambitions.
Résumé chapitre par chapitre
1. Lintulinda a quatre mois ; il est l’unique représentant du romantisme, une magie capable donner vie à ses émotions / Il fait la connaissance des cinq magiciens dotés chacun d’un pouvoir différent / Il les projette en faisant éclater une boule de feu.
2. Shiv-Seha se prend d’affection pour Lintulinda et trahit ses compagnons / La magicienne des airs et le romantique se font transformer en piranhas par les quatre autres mages.
3. Sous la forme d’un poisson, Lintulinda dévore Shiv-Seha / Les quatre mages découvrent le cadavre de cette dernière et l’emmènent au pôle Nord à la fontaine de Cristal.
4. Lintulinda passe 4 années dans l’océan en tant que piranha / Grâce aux quatre magiciens et à la fontaine de Cristal, Shiv-Seha récupère son apparence humaine et devient mort-vivante / Voulant se venger de ses quatre compagnons, elle les abandonne au milieu du pôle nord / Elle demande au géant Mister de retrouver Lintulinda.
5. Mister use de la télépathie pour le retrouver / Se méfiant du romantisme, Mister utilise Shiv-Seha pour tendre un piège mortel à Lintulinda.
6. Shiv-Seha sauve Lintulinda in extremis / Elle le conduit à la fontaine de Cristal pour qu’il retrouve sa forme humaine (âgé de 4 ans il a l’apparence d’un jeune homme de 18 ans) / Lintulinda tranche la tête de Shiv-Seha qui n’a plus besoin du reste de son corps pour voler / Ensemble ils partent à la recherche de Mister.
7. Alors qu’ils survolent le Congo, un Kentari blesse mortellement Lintulinda / Ce dernier apprend que ses parents sont des tyrannosaures / Il tue le Kentari / Son pouvoir le projette sur sa planète natale peuplée de dinosaures / Il décide de tout faire pour retourner parmi les siens.
8. Apprenant l’existence d’hydres, de dragons noirs et de Titans, Lintulinda fait apparaître involontairement ces trois races de monstres / Les Kentari sont décimés / Shiv-Seha, âgée de 28 ans, déclare sa flamme à Lintulinda.
9. Lintulinda se transforme en homme-lézard (mue) / Mister les rejoint et désire amadouer le romantique / Lintulinda s’enfuit seul dans la forêt équatoriale du Congo.
10. Lintulinda s’enfonce dans la forêt équatoriale et se fait emprisonner par le peuple des Chiens / Il combat dans l’arène des Chiens, sous terre, et devient gladiateur / A la fin du chapitre il a 9 ans
11. Après le départ de Lintulinda, Mister réalise que son but est de combattre la magie sur Terre / Il se rend sur le glacier de l’Ours dans les montagnes de Pamir afin de se préparer à l’affrontement / Shiv-Seha retourne au pôle nord afin d’arracher Macabre des griffes des trois autres mages, que le magicien noir transforme en insectes.
12. Mister suit l’entraînement d’un maître d’armes dans les montagnes de Pamir / Prend la décision de venger la mort de Mistress en exterminant les magiciens / Se rend à la fontaine de Cristal et récupère de l’eau de la source afin de se protéger contre la magie / Ecrase Sans-Nom, Rex Tyran et Androgyne transformés en insectes / Sans-Nom survit à cette attaque, utilise son pouvoir et la fontaine de Cristal pour réanimer ses deux compagnons sous la forme de morts-vivants.
13. Androgyne, de retour en Afrique en même temps que ses compagnons, retrouve Lintulinda prisonnier des Chiens / En tant que magicienne de l’amour, elle use de son pouvoir sur le romantique qui se met à la désirer plus que toute autre femme / Escapade et amour des deux individus.
14. Androgyne quitte Lintulinda / Ce dernier refuse la séparation et se fait transformer en femme par son ancienne partenaire / Sa tristesse est à l’origine d’une tempête planétaire qui dure des mois et qui recouvre la Terre d’un unique océan / Naviguant sur un bateau de pêche, Lintulinda atteint la Forêt Noire, repaire de Macabre, et rencontre les femmelettes (créatures ailées de 10 cm).
15. Installation de Lintulinda dans la Forêt Noire / Arrêt de la pluie, retour du beau temps sur une Terre toujours inondée / Lintulinda lie amitié avec les femmelettes / Part à la rencontre de Shiv-Seha et Macabre dans la Tour Noire.
16. Les femmelettes partent à la recherche de Lintulinda et déclarent la guerre à Macabre / Lintulinda, enfermée dans la Tour Noire, fait la rencontre de José le caniche.
17. Les femmelettes, dirigées par leur reine pondeuse, combattent les monstres de Macabre / Destruction de la Tour Noire / Couardise de Lintulinda / Lintulinda invoque des dragons verts et Macabre des dragons noirs / Transformation de Lintulinda en femmelette / Mort de Macabre transformé en Titan / Mort physique de Lintulinda.
18. Androgyne retourne à Moshi et relate les évènements à Rex Tyran et Sans-Nom / Le tyrannosaure explique que Lintulinda appartient à la même espèce que la sienne ; il décrit la planète d’où ils viennent, les origines de la magie et la relation entre l’étoile des dinosaures et la planète bleue.
19. Le romantisme survit au romantique : Le corps de Lintulinda est mort mais il est devenu un spectre prenant l’apparence du premier être vivant qu’il touche / Par inadvertance il prend le corps d’un arbre / Deux années passent ; sous l’effet du romantisme cet arbre devient gigantesque / Shiv-Seha se réconcilie avec les 3 magiciens restants / Ils parviennent à éliminer l’arbre romantique à l’aide de colonies de termites.
20. Lintulinda redevient un spectre / Décision d’éliminer les 4 mages restants / Lintulinda tue Rex Tyran en s’introduisant dans son corps / Dans la peau de son pire ennemi, il fige le temps, immobilisant Sans-Nom, Androgyne et Shiv-Seha.
21. SUITE NON SPOILEE : à vous de lire livre…
22. SUITE NON SPOILEE : à vous de lire livre…
23. SUITE NON SPOILEE : à vous de lire livre…
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Petite histoire sur l’écriture du roman
J’ai commencé l’écriture du roman à 17 ans, parce que mon petit frère (12 ans) voulait que je lui raconte une histoire. De fil en aiguille, je me suis pris au jeu.
En 1999, j’ai alors 23 ans, Marc Duveau, un responsable des éditions du Fleuve Noir, est intéressé par le premier jet intitulé provisoirement LE MECHANT GAGNE A LA FIN. Il désire le publier à la condition qu’une suite soit rédigée. J’ai mis 7 ans à finaliser mon oeuvre.
En réalité, je n’ai pas écrit une simple suite mais j’ai remanié l’ensemble du projet, plus vaste et plus sérieux, faisant de POESIE une pièce unique. « POESIE », c’était le titre du livre à cette époque.
Les 3 premiers chapitres du livre
Chapitre 1
Cinq énormes visages, tous plus bizarres les uns que les autres, sont penchés en ce moment-même au-dessus de mon berceau. Ils ont l’air ébahis. J’ai quatre mois. Je m’appelle Lintulinda. C’est la première fois que je déclenche un cataclysme par le simple pouvoir de ma pensée.
Les individus qui me regardent en faisant de gros yeux sont les cinq personnages les plus puissants de l’univers. Ce sont des magiciens, les seuls sur Terre à pouvoir agir directement sur autrui. Beaucoup de gens ont des liens plus ou moins étroits avec la magie, mais leur don, comme le don de transformer le plomb en or ou le don de faire tomber la pluie, leur permet uniquement de modifier des objets inertes. Parfois un individu possède la faculté de modifier sa propre personne : un tel pourra se transformer en ours, tel autre pourra devenir une femme… Mais personne, excepté les cinq magiciens rassemblés autour de moi, ne peut toucher à la personnalité et par conséquent au destin d’autrui.
Allongé sur le dos, je tiens dans la main un hochet qui se termine par une boule transparente et qui fait un bruit de grelots quand je l’agite. Je regarde intensément son extrémité cristalline. Au même moment elle se pigmente, passant par toutes les nuances des couleurs de l’arc-en-ciel. Sur mes yeux passent les reflets de mille coloris différents. Le spectacle m’amuse et je me mets à rire bruyamment.
Mes auditeurs, effrayés, se regardent mutuellement en faisant la grimace. Je fixe le visage d’Androgyne dont la peau douce comme le lait est aussi blanche et aussi tendre que la joue d’un enfant. Elle est coiffée à la garçonne. D’ailleurs, malgré toute sa finesse, son visage est autant masculin que féminin. Fière, dotée d’un sourire et d’un regard angéliques, Androgyne prend la parole avant les autres :
-C’est toi, Sans-Nom, qui nous as réunis à cet endroit, sur le flanc sud du Kilimandjaro. Dévoile-nous ce que tu sais à propos de ce bébé.
-Hier un vieillard est arrivé chez moi, dans mon manoir fait de squelettes et d’os situé à Moshi, à quelques kilomètres du volcan Kilimandjaro. L’état dans lequel il se trouvait n’annonçait rien de bon : sale, trempé des pieds à la tête et rompu de fatigue, il voulait que j’aille tuer un bébé dans son village.
-Ne t’arrête pas.
-A ses dires, depuis que l’enfant est arrivé, le village traverse une série de catastrophes : des monstres seraient apparus, obligeant les chasseurs et les guerriers des environs à organiser des battues. Il se serait mis à pleuvoir du lait. Et puis, il y a deux jours, une énorme vague de flammes surgissant de nulle part a calciné le village. Elle a enflammé les bâtisses, la végétation, et brûlé tous les habitants du hameau. Seul ce bébé est resté indemne : les flammes sont passées autour de lui sans le toucher. Le vieux disait qu’il était à l’extérieur du village quand ça s’est passé et qu’il avait tout vu.
-Si tu l’avais ramené avec toi il aurait pu nous donner un peu plus de détails.
-Laisse-moi finir avant de me juger ! Le vieux était fou hystérique. Dans tous les endroits qu’il traversait, il racontait que le petit était un romantique et qu’il allait détruire la Terre si nous n’agissions pas au plus vite. Les gens commençaient à le croire et formaient une petite troupe derrière lui. Alors, à l’abri des regards, j’ai décidé de le tuer.
A ces mots, on entend un murmure d’étonnement parmi les quatre autres mages. Un « romantique » ! Ce mot, employé uniquement dans les contes et les légendes, est devenu tabou depuis des lustres. Leurs yeux se braquent sur moi comme s’ils ne voulaient perdre aucun détail de mon anatomie. Je n’ai plus de vêtement si ce n’est un bout de haillon à moitié consumé ; tout le reste a brûlé lors de l’incendie. Ils rapprochent de plus en plus leur nez de moi, puis ils reculent dès qu’ils perçoivent l’odeur de ma couche. Cela fait deux jours que je n’ai pas été changé, deux jours qu’on ne me nourrit plus et que je vis en puisant dans mes réserves. Mes excréments forment une croûte fétide sur laquelle je repose. Le moins qu’on puisse dire c’est que je ne sens pas bon, et les mages comprennent vite qu’il vaut mieux rester à une distance respectueuse de moi.
-Imbécile ! lance Androgyne à Sans-Nom. Quand te décideras-tu à réfléchir avant de faire quelque chose ? Le vieux aurait pu nous donner des renseignements utiles sur les origines du petit.
Quand on sait de quoi Sans-Nom est capable, on évite généralement de lui parler de la sorte. Mais Androgyne possède un tel charisme qu’elle peut se permettre ce genre d’écart.
-Si j’ai fait une erreur, répond Sans-Nom, alors je veux la réparer. Shiv-Seha, veux-tu me rapporter son cadavre qui se trouve dans le cimetière de Moshi à trente kilomètres d’ici ? Je le transformerai en mort-vivant et il pourra nous parler comme si rien n’était arrivé.
Aussitôt Shiv-Seha se met en lévitation et file dans les airs à une allure vertigineuse. Elle revient quelques minutes plus tard, planant à dix mètres au-dessus du sol, suivie de près par le macchabée. Celui-ci est encore recouvert de mottes de terre et vole laborieusement à la manière d’un coléoptère. Shiv-Seha se pose en premier, puis fixe le cadavre des yeux pour le faire atterrir.
-Il est à toi ! clame-t-elle à l’intention de Sans-Nom.
Sans-Nom se jette précipitamment sur le mort qui repose, bleu et raide, tel un fruit pourri sur le sol calciné. Il le débarrasse des vers qui encombrent son visage et plaque brutalement sa main au sommet de son crâne. Une incantation retentit, déchirant le silence. Ce sont des mots incompréhensibles mais leur effet est immédiat : Sous nos yeux, le mort replie ses membres osseux sur lui-même. Il se recroqueville comme dans un œuf, gémissant de douleur. Il est devenu un mort-vivant. Le pouvoir de Sans-Nom est de réanimer les défunts sous la forme de morts-vivants.
-Pitié ! se plaint le vieillard d’une voix pleine de sanglots. Rends-moi à la mort elle était si douce ! Je ne veux pas faire partie de cette engeance qui passe son temps à hanter les habitations et à effrayer les gens. Les morts-vivants ne dorment pas, ne mangent pas, sont exclus de toutes les communautés. Je ne veux pas de l’immortalité si c’est pour vivre sans plaisir et sans autre compagne que l’ennui.
Le vieillard a gardé son apparence de cadavre en putréfaction : il n’a presque plus de chair autour des os, son sang ne coule plus, son cœur ne bat plus, ses os, ses ongles, sa peau ne poussent plus. Les plaies infligées à son corps ne se fermeront jamais. Avec le temps, son enveloppe charnelle se dégradera au point qu’il ressemblera à un squelette. Malgré cela, il vivra. Il traînera sa carcasse comme on traîne un fardeau.
-Cesse de gémir ! reprend Sans-Nom. Je n’ai pas le pouvoir de te rendre à la mort. Par contre, nous pouvons t’aider si tu nous rends un petit service.
A ce moment, le vieillard tourne les yeux vers les quatre autres magiciens qui l’entourent. Il se met à trembler en imaginant le pouvoir qu’ils possèdent.
-Tu es condamné à vivre, continue Sans-Nom, mais Macabre, le magicien noir, peut changer ton apparence si tu le désires. Il a le pouvoir de transformer quiconque en n’importe quel animal. Est-ce que cela t’intéresse, vieil homme ?
Ce dernier prend sa tête avec ses mains et laisse échapper un cri déchirant, empreint de détresse. Ce matin, pris en fourbe, il a été tué par une créature immonde qui le ressuscite à présent. Non seulement il est devenu immortel, mais en plus il est condamné à vivre sous la forme d’un mort-vivant. Et maintenant on lui propose de soulager sa douleur en devenant pour l’éternité un animal de son choix. Malgré toute la rage qu’il a du mal à contenir, il tente de peser le pour et le contre de cette offre. Il a toujours rêvé de devenir un tigre. En devenant un tigre immortel, il pourrait être le roi de la forêt, ne craignant personne et pouvant agir en maître incontesté. D’un autre côté, à quoi bon dominer les autres s’il n’a pas besoin de se nourrir et s’il est privé du plaisir de fonder une famille ?
-Pourrai-je avoir une progéniture ? demande-t-il en levant ses deux yeux fous vers Sans-Nom.
-Non, les morts-vivants ne peuvent pas se reproduire.
Macabre pourrait également le changer en aigle. Sous cette forme il parcourrait le monde, se nichant à l’intérieur des plus profondes gorges ou au sommet des plus hauts pics de la Terre. D’un autre côté, il risquerait de s’ennuyer à force de voyager seul autour du monde.
Soudain, détachant les mains de sa tête, il s’exclame en regardant Macabre les yeux pleins de larmes :
-J’ai trouvé ! Transformez-moi en coccinelle. Je resterai dans le creux de votre main et alors vous m’écraserez fermement, broyant mon corps d’insecte jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Acceptez ma requête et je ferai tout ce que vous voulez.
Macabre hausse les épaules, se tournant vers Sans-Nom pour lui demander son avis.
-Le magicien noir et moi-même sommes heureux d’avoir trouvé un terrain d’entente, répond Sans-Nom. Comme promis, nous pulvériserons ta carcasse jusqu’à ce qu’elle devienne poussière. Je ne te garantis pas le succès de cette opération, même si c’est la seule chance que tu as d’échapper à l’immortalité. En temps normal les morts-vivants sont censés vivre une éternité bon gré mal gré…
-Je suis décidé à prendre le risque.
-Très bien. En échange tu dois nous apprendre tout ce que tu sais à propos du bébé allongé dans son berceau. D’où vient-il ? Que sais-tu de lui ?
Un rire méchant sort du gosier du mort-vivant :
-Je savais que cet enfant n’attirerait que des ennuis. Si vous m’avez tué hier et si vous m’avez ressuscité aujourd’hui, c’est uniquement de sa faute ! Vous autres, magiciens, vous n’écoutez pas les légendes et vous ne pouvez pas concevoir l’existence d’un pouvoir plus grand que le vôtre. Vous vous prenez pour les maîtres du monde… Mais moi je sais que Lintulinda, ce bébé qui joue tranquillement à vos côtés, est un véritable romantique.
Confortablement installé dans mon berceau, je continue à m’amuser avec le hochet. Je le fais changer de couleurs à une vitesse vertigineuse. La boule de cristal qui contient les grelots passe par tous les tons imaginables ; plus je l’agite, plus elle éclaire de mille feux. Attirés par mon vacarme, les magiciens et le vieillard s’agglutinent autour de mon lit et ouvrent de grands yeux curieux. Je ris aux éclats en observant ces visages qui, éclairés par le hochet, changent de couleur en même temps que lui.
-Je vous avais prévenus ! glapit le mort-vivant en sautillant autour des mages et en tapant sur leurs épaules. Vous voyez bien que j’avais raison !
-Ce bébé est comme nous, laisse échapper Sans-Nom. Il est magicien.
-Pas du tout.
C’est Rex Tyran qui vient d’intervenir, pour la première fois depuis la réunion des cinq mages. Il est d’un naturel silencieux, encore plus silencieux que Macabre, à croire que son pouvoir nécessite une concentration de tous les instants.
-Un romantique n’a rien d’un magicien, continue-t-il de sa voix cadavérique tout droit sortie de la tombe. Un romantique n’a pas un pouvoir spécifique permettant d’agir volontairement sur autrui. Au contraire, c’est une victime incapable de contrôler sa nature, plus disposée que les autres à subir les infortunes de la vie. C’est un faible au caractère tendre, naïf, dont les joies et les souffrances créent en lui un trop plein de sentiments. Un romantique est un malheureux né pour souffrir, dont la force -et la faiblesse- est de pouvoir donner vie à ses émotions.
-Donner vie à ses émotions ! s’exclament les autres magiciens. Voilà le don que possède cet enfant !
Interrogé, le vieillard révèle le peu d’informations qu’il connaît. Lintulinda, âgé de quelques mois, a été trouvé par un marchand ambulant qui l’a revendu sur le marché de Moshi. Une jeune femme stérile l’a acheté et l’a ramené dans son village. Il y a deux jours, ce village est parti en fumée lors d’un incendie extraordinaire, ravagé brutalement par une vague de flammes.
Rex Tyran explique pourquoi les apparitions de monstres dans le village prouvent que Lintulinda est bien un romantique. Tous les bébés font des rêves ou sont victimes d’hallucinations. Lintulinda a dû avoir des visions auxquelles il n’a pu s’empêcher de donner vie. De même, selon lui, la vague de flammes qui a dévasté le village puis la tornade qui a dispersé les cendres proviennent sans aucun doute d’une crise de colère infantile.
-Les romantiques ne sont jamais plus dangereux que durant leur enfance, argumente Tyran. A cet âge, les émotions ne sont pas contrôlées par la raison.
-A en croire les livres, ajoute Shiv-Seha comme si elle pensait tout haut, rien n’est impossible pour un tel individu. Si un jour il s’imagine en train de voler, alors il lui poussera des ailes et il volera, obtenant par là-même une partie de mon pouvoir. Si un autre jour il aime une fille d’amour et ressent le désir de la posséder, cette fille s’offrira à lui sans discuter, victime cette fois du pouvoir d’Androgyne.
-Alors que décidons-nous ? demande Rex Tyran, une flamme brillant dans ses yeux cruels. S’il faut le tuer faisons-le maintenant. Demain peut-être voudra-t-il nous anéantir ? Si nous le laissons grandir, qui sait ce qu’il fera de nous ?
Il regarde ses quatre compagnons l’un après l’autre, avec insistance, cherchant à provoquer la révolte au fond de leurs yeux.
-Aujourd’hui, grâce à nos pouvoirs magiques, nous sommes respectés et craints sur la Terre entière. Voulez-vous prendre le risque de tout perdre ? Laisserez-vous cet insecte contre-nature asservir le monde ? Peut-être sera-t-il incapable de contrôler ses pouvoirs et détruira-t-il toute forme de vie dans l’univers ? Qui sait ce dont est capable un individu matérialisant chacune de ses envies ?
A présent, le hochet que je bouge dans tous les sens change si vite de couleurs qu’on ne distingue plus qu’une boule de lumière fluorescente. L’éclat se fait de plus en plus intense. On dirait une boule de feu sur un manche à balai. Au moment où les magiciens réalisent le danger, la flamme est devenue presque aussi grosse que moi, oscillant de gauche à droite, de bas en haut, d’un air menaçant. Mes yeux grand ouverts s’émerveillent du spectacle, intrigués par les éclairs et la chaleur qui s’en dégage. Dans l’unique but de me distraire, je fais exploser la boule de feu en une kyrielle de couleurs et de jets de flammes. Une détonation tonitruante se répercute dans le lointain. Ensuite, la déflagration projète tout ce qui m’entoure à des kilomètres. Les cinq magiciens, défigurés par le feu, assourdis par le bruit, sont expulsés à une distance prodigieuse de manière à ce que je ne les voie plus.
Je me retrouve enfin seul. La vague de flamme puis la boule de feu ont détruit toute trace de vie dans un rayon de plusieurs kilomètres. J’avais besoin de ce paysage lunaire, noir, presque volcanique, pour pouvoir enfin respirer. Depuis mon arrivée ici, trop de gens m’ont épié telles des bêtes curieuses : ces villageois, ces magiciens, et maintenant ce mort-vivant m’ont tous rendu fou avec leurs yeux hagards et suspicieux. J’ai beau être un bébé, je sais quand j’ai besoin de calme et de tranquillité.
Maintenant qu’ils sont partis, je vais enfin pouvoir dormir. Ces deux jours de jeûne m’ont rendu faible, presque rachitique. Lorsque je pleure ma gorge me brûle tant j’ai crié durant des heures. Au-dessus de moi, à six mille mètres d’altitude, le volcan Kilimandjaro se dresse, digne et droit. Il est le plus haut pic de cet endroit. Peut-être vais-je l’atteindre en rêve, et alors mon besoin de solitude sera pleinement satisfait.
Chapitre 2
Ceux qui se considéraient quelques instants plus tôt comme des rois sur Terre sont maintenant inconscients, étalés sur les rives du lac de Moshi.
Rex Tyran gît lamentablement au bord de ce lac bleu et transparent, presque aussi grand qu’une mer intérieure. Le haut de sa tête trempe dans l’eau diaphane. Si elles le pouvaient, les vagues entraîneraient au large ce crâne aux dimensions hors du commun.
Shiv-Seha, quant à elle, est étendue sur l’autre rive, au sommet d’un plateau qui longe le lac côté sud. Un filet de sang glisse comme un serpent sur sa peau de rousse, le long de sa cuisse. Ses pieds dépassent du sommet et se tiennent dans le vide comme en suspension.
Macabre est ridiculement entassé derrière un rocher, recroquevillé sur lui-même et pourtant aussi assoupi qu’un enfant. Le vieillard mort-vivant est également affalé sur ce rocher, au-dessus du magicien, à la manière d’un iguane quand il se chauffe au soleil. Sa position est si peu confortable qu’on devine en le voyant qu’il n’est pas simplement endormi mais qu’il est inconscient et abasourdi. Une saute de vent suffirait à le faire tomber sur Macabre.
Sans-Nom est caché beaucoup plus loin, sur un pan de mousses jonchant le lit de la rivière. Ses narines baignent dans un champ de marguerites ; on dirait qu’il hume des parfums interdits le plongeant dans un repos éternel. Une petite cascade se trouve à quelques mètres de lui, si bien que des gouttes viennent régulièrement éclabousser son visage.
Enfin, Androgyne, debout à l’extrémité d’une falaise, passe sa colère en hurlant dans le vide. Sous elle, le paysage crevassé fait durer sa rage en produisant de l’écho. Quand la boule de feu a éclaté, Androgyne a baissé la tête et évité de justesse les jets de flamme, mais ses quatre compagnons ont pris la déflagration de face.
-Shiv-Seha ! s’égosille-t-elle. Où que tu sois, réveille-toi et ramène-nous cette misérable vermine !
Quelques dizaines de minutes plus tard, les cinq magiciens parviennent à se réunir au bord du lac. Tous ont gardé des séquelles de l’explosion : Rex Tyran est défiguré, Shiv-Seha montre une vilaine plaie à la cuisse, Macabre n’entend plus aussi bien qu’avant, Sans-Nom a perdu la mémoire, et Androgyne a été profondément blessée dans son amour-propre. Découvrant les contusions qui mettent leur corps à vif, ils se demandent ce qui a pu les projeter à plusieurs kilomètres de l’épicentre. Est-ce vraiment le souffle émis par le hochet, ou est-ce plutôt une intervention magique issue de ma seule volonté ? Coupant leur réflexion, le mort-vivant apparaît en se traînant misérablement à pas lents et chancelants. Macabre se lève et se dirige résolument vers lui. Honteux de s’être fait berner par un bébé de quatre mois, il a besoin de se changer les idées. Plus vif que ne le laisse penser son apparence, il tend les mains vers le vieillard et lui lance le sort promis. Au moment où s’évanouit sa forme humaine, le vieux ouvre la bouche comme s’il avait voulu parler, puis il disparaît au profit d’une magnifique coccinelle rouge à points noirs.
Macabre la ramasse et la pose délicatement dans sa paume. L’insecte déplie ses élytres et fait mine de décoller, mais il ne maîtrise pas encore l’art du vol. Une parole est une parole, se dit Macabre. Il avait bien précisé qu’il ne broncherait pas. Agissant sans trop réfléchir, il pince de l’autre main le petit coléoptère, referme le pouce sur l’index et l’écrase aussi fort qu’il peut. Enfin, émiettant les restes chitineux du petit corps, il laisse tomber par terre un semblant de cartilage. Ses quatre confrères viennent l’entourer et regardent, méditatifs, les bribes de carapace gisant sur l’herbe.
-Vous croyez que son âme est partie dans l’autre monde ? demande Shiv-Seha. Vous croyez qu’il suffit d’anéantir son corps pour libérer son âme ?
-Lui seul pourrait nous le dire en ce moment. Peut-être est-il toujours prisonnier du cadavre de la coccinelle…
Les magiciens continuent longtemps à examiner la dépouille, s’attendant presque à la voir gigoter d’un moment à l’autre. Cette mise à mort a visiblement calmé leurs ardeurs. L’esprit plus clair, ils envoient Shiv-Seha en reconnaissance vers le hameau calciné. Ses consignes sont claires : me surveiller sans relâche et attendre l’arrivée des autres mages avant de me tuer.
Seul dans mon berceau, abandonné, j’enrage à l’idée que personne ne s’occupe de moi. Où sont le père et la mère qui m’ont mis au monde ? Comment en suis-je arrivé là ? Suis-je puni de quelque chose ? Je rassemble mes forces afin de crier encore une fois, mais ces pleurs risquent d’être les derniers avant une mort certaine. D’ailleurs, même si des spasmes secouent mon ventre et contractent mon diaphragme, je suis trop faible pour éclater en sanglots. Mes membres sont tellement maigres, ma chair est tellement fine qu’on voit mes os à fleur de peau. Je me sens mourir à petit feu, de soif, de faim et de fatigue.
Couché sur le dos, face au ciel, je me résigne à attendre, scrutant les nuages de mes yeux bleus et secs. Un cumulus traverse lentement mon champ de vision : il ressemble à un bonhomme blanc aux formes arrondies. Soudain, un minuscule point noir crève le nuage et se dirige droit sur moi en grossissant à vue d’œil. C’est Shiv-Seha ! En la voyant filer dans le ciel à une allure si rapide, je ne peux m’empêcher de reprendre goût à la vie : elle vient pour me sauver, j’en suis sûr ! Lançant mes bras dans sa direction, je lui fais un grand sourire pour l’attirer vers moi. Un rire de contentement sort de mon gosier. Loin de penser qu’elle a l’intention de mettre fin à mes jours, je suis convaincu que Shiv-Seha, cette jolie femme rousse aux tâches de rousseur, est la mère bienveillante qui m’a toujours manqué, prête à m’adopter et à me donner le sein. Cette idée s’impose clairement à mon esprit jusqu’à devenir une évidence. Mes mains s’agitent frénétiquement comme pour attraper la magicienne. Viens, Shiv-Seha ! Viens me libérer ! Comme en réponse à mes désirs, la jeune femme accélère et fonce directement vers moi.
Elle s’arrête à mes pieds, penche sa tête au-dessus du couffin et me prend dans ses bras. Son visage resplendit : il est doux, calme, maternel. Ses cheveux roux ondulent jusque sur ses épaules. Tout a la couleur du feu sur elle : ses sourcils, ses poils, ses cils, même ses yeux verts possèdent parfois des reflets rouges. Je rie aux éclats, battant des pieds et tapotant amicalement son joli visage. Elle sourit. Elle me sert contre sa poitrine afin de me réchauffer par son contact. Elle est chaude ; jamais je n’aurais cru qu’un corps humain pouvait dégager autant de chaleur. Je sens sa présence m’envahir, et en retour je me sens aspiré en elle. Si je pouvais, je rentrerais dans son ventre et ce serait elle ma vraie maman. Elle me donne un baiser sur le front, chantonne doucement une berceuse ; toutes ces attentions contribuent à me prouver l’amour qu’elle ressent pour moi. Ce sentiment me traverse de part en part et me détend à la manière d’un petit feu de bois. Toujours en me portant précautionneusement, elle se dirige vers une caverne cachée derrière une chute d’eau à quelques mètres de là. Elle s’y assoit, à l’ombre. Ne cessant de murmurer, elle dégrafe son corsage et libère ses deux seins. Ils sont gros, blancs et remplis de lait. Elle appuie sur son téton gauche : une giclée de lait en sort aussitôt. Elle me penche sur le côté et me fait boire à son sein.
Jamais, en quatre mois, je n’ai été si heureux. La vie qu’elle fait couler en moi me fait oublier tous les malheurs passés.
Dévorant ce qu’elle me donne, je regarde de plus près son anatomie. Mes yeux rejoignent les siens qui ne m’ont pas quitté. Elle a des cheveux mi-longs frisés, un visage aux traits durs et une peau couverte de tâches rubicondes. Elle n’a pas trente ans. C’est une femme solide qui a l’habitude de travailler et qui a passé son enfance dans une ferme à la campagne. Aujourd’hui, sentant monter en elle l’instinct maternelle, elle a pris la décision la plus importante de sa vie. Elle s’adresse à moi comme si j’avais la possibilité de lui répondre :
-Ton pouvoir de romantique n’est pas étranger à ce que je fais en ce moment, Lintulinda. Comment expliquer autrement le lait que donne subitement mon sein ? J’étais venue pour te tuer et voilà que je te prends pour fils. Le pouvoir merveilleux que tu possèdes m’a poussé à prendre cette décision, mais sache que je n’en suis pas mécontente. J’ignore si je suis objective mais je me sens vraiment heureuse avec toi, te nourrissant de ma chair et t’aimant comme une mère. Tu es l’enfant que je n’ai pas encore eu, l’amour que je n’ai jamais donné. Tu as déclenché en moi un mécanisme vieux de millions d’années qu’on appelle l’instinct maternel. Je te veux maintenant et je te protégerai.
Levant la tête au ciel, relâchant tous ses muscles et ouvrant grand son cœur, la magicienne respire et se sent renaître après trente années de solitude. Toutes ses pensées transparaissent dans son regard étincelant. Mes yeux bleus plongent sans discontinuer dans les siens qui sont verts. Un lien invisible nous attache l’un et l’autre, elle et moi, œil-de-chat et œil-de-poisson.
M’agrippant à ses mamelles avec une peur irraisonnée de les perdre, je m’assoupis peu à peu sous l’effet de sa voix cotonneuse :
-Je ne sais plus où j’en suis, mon chéri. J’ai trahi mes amis qui sont également les quatre personnes les plus puissantes du monde. Ils veulent te tuer, mais moi je sens bien que je t’aime… Je veux te protéger, te prendre avec moi, t’éduquer comme mon enfant. On va se cacher tous les deux jusqu’à ce que tu deviennes grand.
Avant de s’envoler avec moi, elle doit impérativement me trouver une couverture sous peine de me faire mourir de froid. Sans une bonne protection, le vent et la température du ciel auraient rapidement raison de moi.
Elle me retire le mamelon de la bouche, réajuste son corsage puis s’enfonce profondément dans la caverne en me serrant très fort contre son torse. Elle a entendu le grondement d’un ours au fond de la grotte et s’apprête à le tuer pour récupérer sa peau et m’en revêtir. Alors qu’elle court en direction du grognement, mon oreille plaquée contre sa poitrine perçoit avec violence les battements de son cœur. Des gouttes de sueurs perlent sur son cou, descendent entre ses seins et viennent baigner mon visage. Rassuré par son contact, je respire à pleins poumons l’odeur particulière qui se dégage de sa peau.
Après un premier embranchement, la grotte conduit en effet au repère de l’animal. Celui-ci surprend la magicienne en l’attaquant par le côté. Déjà couverte de bleus, blessée à la cuisse, Shiv-Seha tombe par terre de tout son poids. Pour me protéger elle m’agrippe de ses deux mains et ne peut amortir sa chute. Son coccyx lui fait tellement mal qu’elle ne peut plus se relever. Usant de son pouvoir, elle scrute l’ours et le soulève à trois mètres au-dessus du sol. Elle ne trouve qu’un seul moyen pour le tuer : le balancer en l’air de plus en plus vite, de droite à gauche, de gauche à droite, le secouer et le cogner contre les parois de la caverne. L’ours a beau se débattre, il est incapable de résister à cette force invisible qui le suspend. Ses grognements ressemblent de plus en plus à des cris de douleur, en même temps que les chocs se font rudes et violents. Même assommé, il est inlassablement projeté contre les murs du souterrain. Sa tête se fracasse contre la roche. Ce n’est bientôt plus qu’un morceau de viande morte qui se balance comme un pendu à son gibet.
Entre-temps Macabre, Sans-Nom, Rex Tyran et Androgyne arrivent au village, fatigués de leur marche. Ils constatent que le berceau est vide. Au sol, les pas de Shiv-Seha prouvent qu’elle n’a pas utilisé son pouvoir pour se déplacer et qu’elle s’est dirigée vers la chute d’eau. Etais-je déjà absent à l’arrivée de la magicienne ou s’est-elle enfuie avec moi ? Pourquoi Shiv-Seha n’a-t-elle pas respecté les consignes ? Ces questions plongent les magiciens dans le doute et la méfiance. Quelque chose ne va pas. Quelque chose leur dit que je les ai possédés une fois de plus.
Lorsqu’ils entendent les gémissements de l’ours, ils courent à toute vitesse dans notre direction. Surprise par leur arrivée, Shiv-Seha sent la peur envahir son ventre. Elle n’a plus le temps de dépecer l’animal, mais elle m’emmitoufle entre ses pattes, sous son ventre, et décide de nous faire voler tous les trois vers la sortie. Le problème, c’est qu’il va falloir passer au-dessus de nos poursuivants.
L’ours mort, Shiv-Seha et moi-même sommes déjà dans les airs quand les quatre magiciens nous aperçoivent. Nous n’avons pas le choix : il faut accélérer et foncer vers l’extérieur en passant au-dessus de leur tête. Rex Tyran mesurant cinq mètres de haut, Shiv-Seha nous soulève à presque dix mètres au-dessus du sol… Nous rasons le plafond de la caverne.
-Qu’a-t-il fait de toi ? crie Rex Tyran à l’intention de la magicienne des airs. Il t’a convertie, c’est ça ? Il t’a ramenée à sa cause ? Parle-moi Shiv-Seha ! Cet enfant est le diable pour agir ainsi sur les consciences !
Je vois bien qu’on s’en prend à ma mère adoptive et cela ne me plaît pas. Elle voudrait leur dire qu’elle m’aime, que c’est la raison pour laquelle elle m’emmène, mais à coup sûr ils ne comprendraient pas.
-Arrête-les ! lancent les trois autres mages à Rex Tyran.
Aucun des quatre n’est plus apte à nous arrêter que cette créature cruelle et repoussante. C’est un dinosaure. Il a deux grosses pattes supportant une dizaine de tonnes, une longue queue, deux petits membres atrophiés lui servant de bras, et surtout, il a une gueule aussi large qu’un homme. Ses dents sont à faire pâlir de peur. C’est un tyrannosaure échappé d’on ne sait où, arrivé sur Terre on ne sait comment, survivant d’une race plus ancienne que l’homme. Le pouvoir qui lui a permis d’accéder au rang de magicien est encore plus terrifiant que son apparence : il peut ralentir ou accélérer le temps, sans pouvoir le figer complètement. En fait, ce qui fait sa force, c’est qu’il peut freiner le temps uniquement pour un individu ou pour un groupe de personnes.
Poussant un rugissement prodigieux en nous regardant, moi et Shiv-Seha, il utilise son pouvoir sur nous. Nous continuons à nous mouvoir, à penser, à agir, mais nous faisons tout cela au ralenti. Alors que nous volons le plus vite possible vers la sortie, nos mouvements paraissent infiniment lents aux yeux des quatre magiciens. De notre côté, nous voyons nos poursuivants s’agiter de manière infiniment rapide par rapport à nous. Dans ces conditions, il est inutile de lutter contre ce monstre de Tyran. J’aperçois dans ses yeux une lueur de cruauté quand il ordonne à Macabre :
-Transforme-les en poissons qu’on les écrase tous les deux !
-Pas Shiv-Seha ! s’écrie Macabre dans un élan de courage inhabituel chez lui. Elle n’y est pour rien puisqu’elle a été manipulée. Jamais je n’utiliserai mon pouvoir sur la femme que j’aime !
-J’avais oublié tes sentiments pour elle, reprend Rex Tyran. Après tout, le mal que lui a fait l’enfant n’est peut-être pas irréversible. Transforme seulement le bébé pour l’instant.
Bien au chaud dans les bras de l’ours, rassuré par la présence de Shiv-Seha, je ne suis pas le moins du monde conscient du danger. Quant à ma nouvelle maman, ayant saisi la conversation des magiciens, elle montre un visage horrifié et déformé par la peur. Elle monopolise toutes les ressources de son corps pour accélérer notre allure. Si le temps n’avait pas été ralenti pour nous, nous serions en train de voler à la vitesse du son. Malheureusement, devant le regard narquois de Rex Tyran, nous avançons encore moins vite qu’un escargot.
Macabre tend ses mains et lance un sort dans ma direction.
Voulant me protéger au péril de sa vie, au prix d’un effort hors du commun, Shiv-Seha parvient à s’interposer entre le sort du magicien et moi-même.
Soudain je n’ai plus de jambe, plus de bras, plus de cou pour regarder mon aspect. Je me sens léger, toujours en suspension entre les quatre magiciens et le plafond de la grotte. En battant misérablement de la queue, je parviens à me retourner vers Shiv-Seha… Et je la vois. Elle me guette depuis quelques instants dans l’espoir que je me tourne vers elle. Ses yeux sont vitreux, suppliants, son corps n’est même plus humain : elle s’est faite transformer en même temps que moi, de la même manière que moi. Nous sommes tous les deux des piranhas.
Chapitre 3
e fixe, étonné, la créature que j’ai connue sous le nom de Shiv-Seha et que je vois maintenant sous l’aspect d’un poisson. Nos yeux sont tout ronds, vitreux, effrayants d’animalité. Nous remuons notre bouche car l’air commence à nous asphyxier, mais ce n’est pas vraiment une bouche. Plutôt une mâchoire dotée de dents tranchantes et qui permet de dépecer une très grosse proie en quelques minutes. D’environ quarante centimètres, les piranhas de cette espèce sont attirés par l’odeur du sang dans l’eau, mais aussi par toute forme de vie quand ils sont affamés.
Côte à côte, nous continuons à nous observer sans pouvoir dire un mot, l’air pensif, le regard perçant. Dans ses yeux je ne vois plus la femme, je ne vois plus l’âme de Shiv-Seha mais rien que du poisson dominé par un instinct primaire. Où est passée ma maman ? Est-elle vraiment devenue ce monstre qui me couve des yeux ? Ces questions sont les dernières que je me pose, car peu à peu l’instinct du piranha prend possession de moi, effaçant mes souvenirs, mes pensées, mes colères. Je sens mon corps devenir froid et léthargique, incapable de ressentir la moindre émotion. Suspendu dans les airs grâce au pouvoir de Shiv-Seha, je remue la queue à la manière des serpents pour me diriger. Le piranha à côté de moi fait de même. Cependant, malgré nos efforts, il nous est impossible de lutter contre le ralentissement du temps contrôlé par Rex Tyran. Dix mètres en-dessous de nous, un petit ru court à travers la caverne jusqu’à la cascade située à l’entrée. Ce cours d’eau est notre seule chance de survie.
Pendant que les quatre mages cherchent le moyen de nous attraper, Shiv-Seha lutte avec elle-même afin de garder le contrôle de ses pensées. Dans quelques instants, elle deviendra définitivement poisson et ne pourra plus utiliser sa magie. Progressant lentement dans les airs, nous narguons nos quatre poursuivants en nous plaçant juste au-dessus de leur tête. L’ours brun dont Shiv-Seha voulait récupérer la fourrure est lui aussi en suspension. Lorsqu’il se trouve au-dessus de Rex Tyran, Shiv-Seha le laisse tomber brutalement sur la tête du dinosaure. Sous le choc, le magicien du temps perd son contrôle sur nous. N’étant plus soumis à aucun ralentissement, nous sommes propulsés à grande vitesse en direction du ruisseau grâce au pouvoir de Shiv-Seha. Au moment où nous fendons la surface de l’eau, la magicienne perd définitivement conscience de sa personnalité et devient un simple piranha dénué de pouvoir. A ses côtés, je tombe dans le cours d’eau en même temps qu’elle et je me sens emporté par le courant en direction de la sortie.
La transition entre l’air et l’eau est un instant de bonheur inouï après lequel je me sens renaître. Il y a quelques secondes je suffoquais dans les airs, incapable de me mouvoir ; maintenant je suis comme un bébé dans le ventre de sa mère. Je m’enfonce aussi profondément que je peux sous la surface mais le ruisseau parvient à peine à recouvrir ma nageoire dorsale. Battant de la queue à grande vitesse, Shiv-Seha et moi nageons côte à côte comme si nous l’avions toujours fait, glissant entre les pierres et heurtant les quelques rochers situés sur notre passage. Nous semons facilement les quatre magiciens qui, ne nous voyant pas, sont incapables d’utiliser leur magie contre nous. Comme prévu, le ru nous conduit à l’entrée de la grotte où une petite cascade nous jette dans le torrent. Au moment de basculer, je fais un mouvement de la queue pour faire un beau plongeon dans l’eau. Nous atterrissons dans le fleuve Pangani qui, prenant sa source dans le lac de Moshi, sinue entre les falaises et poursuit son cheminement vers l’océan indien.
L’élément liquide est la clé de ma survie. Grâce à lui je respire en utilisant mes branchies, je nage en suivant les courants, je bats des nageoires, je suis libre de tout mouvement, un peu à l’image d’un roi retrouvant son empire après des années de lutte. Plus je me perds dans les profondeurs, plus mon humanité disparaît au profit d’une deuxième conscience agissant à la manière d’un instinct. Je deviens un poisson pour le restant de ma vie. Bien loin de me faire peur, cette réalité s’impose à moi sans laisser aucune place au doute ni à l’interrogation. Si je ne ressens aucune émotion particulière, c’est que j’en suis de moins en moins capable. Je perds la faculté de penser, obnubilé par une seule et unique préoccupation : la nourriture.
J’ai l’impression d’être plus gros que ma compagne. Malgré la différence d’âge, le piranha femelle doit être un peu plus petit que le piranha mâle. Derrière moi, elle m’emboîte le pas avec application. Elle commence à m’énerver. Pourquoi me suit-elle aussi servilement ? Espère-t-elle trouver une protection auprès de moi ? Elle a l’air faible et perdue. J’ai terriblement faim. Je me retourne brusquement, me jette sur elle et rabat ma mâchoire tranchante sur son corps écailleux. La bataille ne dure que quelques secondes car je domine rapidement la situation : je suis plus gros qu’elle, plus fort, et j’ai pris l’avantage en attaquant le premier. Sa chair béante libère dans l’eau un liquide vital qui m’excite à l’extrême. Ma denture se referme à plusieurs reprises et dévore entièrement l’ex-magicienne. D’ordinaire les piranhas se déplacent en bande ; je dois donc appartenir à une espèce solitaire. Celle que j’ai tant aimée se retrouve dans mon ventre. Cette lucidité de ma part ne dure qu’un instant, après lequel j’oublie tout et me laisse porter par les courants en quête d’une nouvelle proie.
A peine ai-je parcouru quelques mètres qu’une nausée me fait régurgiter toute la viande que je viens d’avaler. Mon estomac n’a pas bien digéré les écailles. A quatre mois j’ai encore tout à apprendre de ma nouvelle existence, d’autant que les piranhas peuvent vivre plusieurs dizaines d’années.
Alors qu’ils sont toujours à ma poursuite, longeant le lit du fleuve en scrutant l’eau du mieux qu’ils peuvent, les quatre magiciens ont quatre attitudes totalement différentes :
Rex Tyran bout de colère. C’est la deuxième fois que sa proie lui échappe. Il a constaté toute l’étendue de mon pouvoir qui agit tel un virus ou une peste en faisant partager mes sentiments, il a vu Shiv-Seha utiliser son art contre ses anciens compagnons, il a vu la volonté de la magicienne asservie et comme métamorphosée, il m’a vu innocent, naïf et presque surpris de ma puissance, il a reconnu dans le romantisme la plus grande et la plus traître de toutes les magies, et cette pensée récurrente, proche de la peur, l’obsède au point de le rendre fou. Déjà défiguré par l’explosion du hochet, son faciès empreint de fureur dessine une moue perpétuelle faisant de lui un monstre de cruauté.
Sans-Nom éprouve de la difficulté à suivre le dinosaure qui avance terriblement vite malgré son poids et sa taille gigantesques. Cependant, rien ne le détourne de sa fidélité. Rex Tyran a toujours œuvré pour le bien-être des cinq mages, et en retour Sans-Nom lui a toujours voué un respect filial. Ce matin, la même boule de feu qui a blessé le chef a rendu le disciple amnésique. Il n’a plus aucun souvenir de ses origines, de sa petite-enfance ni de son adolescence. Les premières images qui lui reviennent concernent son admission dans le clan des cinq mages. Sans-Nom possède un caractère morne, presque mou, mais il est décidé à suivre Rex Tyran dans sa quête vengeresse.
Macabre le magicien noir suit en troisième position. Il est fatigué. Le courage n’est pas une de ses principales qualités. Tout ce qu’il désire, c’est récupérer la femme qu’il aime et regagner avec elle son domaine dans la Forêt Noire. Quand il repense à sa tour située au cœur de l’Europe occidentale, il éprouve un sentiment de nostalgie. Son surnom de « magicien noir » vient de cette forêt peuplée par les femmelettes, des créatures ailées hautes de dix centimètres, plus proches de l’insecte que de la fée, mais possédant un corps de femme extrêmement désirable. Macabre est très fier de son lieu de résidence. Ses préoccupations sont tellement éloignées des inquiétudes de Rex Tyran et de Sans-Nom qu’il n’arrive pas à m’en vouloir pour ce que j’ai fait. Certes la déflagration que j’ai provoquée a entraîné une perte de son audition, mais il considère qu’à quatre mois on n’est pas responsable de ses actes même quand on possède un pouvoir terrifiant. Par contre, la manière dont a agi Shiv-Seha le laisse complètement pantois. Pourquoi s’est-elle jetée sur le sort qu’il destinait uniquement à ma personne ? Pourquoi tient-elle autant à me protéger ? Macabre ne comprend rien à cette affaire de romantisme et n’arrive pas à saisir les motivations de sa bien-aimée. A bien y réfléchir, si Shiv-Seha tient vraiment à moi, il est prêt à m’accepter à ses côtés. Egoïste et un peu borné, Macabre désire simplement finir sa vie dans le calme et dans un certain confort.
Androgyne, elle, est la plus maligne des quatre. Elle n’a aucune séquelle de l’explosion si ce n’est une blessure dans son amour-propre. Jamais elle n’avait connu de défaite avant de me connaître : sa beauté, son intelligence et son dynamisme avaient su la préserver de ce genre d’humiliation. Malgré tout, ce matin, contre un bébé inoffensif et insensible à son charme, elle s’est sentie totalement démunie.
-Cet enfant prend ses rêves pour des réalités, pense-t-elle. S’il se met à rêver de moi, alors j’apparaîtrai devant lui comme par enchantement. S’il veut que je l’aime, alors je l’aimerai de tout mon cœur comme jamais je n’ai aimé… C’est ce qui s’est passé avec Shiv-Seha.
Un rire moqueur soulève sa poitrine quand elle repense à la magicienne domestiquée par mon pouvoir comme on dresse une chienne ou une jument sauvage.
-Comment un être si petit peut-il posséder une telle influence ? Comment Shiv-Seha a-t-elle pu s’incliner aussi facilement ? Et pourquoi moi, Androgyne, suis-je en train de suivre ces trois magiciens complètement idiots, obnubilés par leur seule soif de vengeance ? Ils ne méritent pas que je les accompagne.
Elle songe à rebrousser chemin quand ils tombent subitement sur le cadavre répugnant de Shiv-Seha.
Les quatre mages font un cercle autour d’elle à la manière d’un accompagnement funéraire. Ils baissent les yeux dans sa direction, courbant l’échine, ne pouvant croire que ce tas sur la berge est tout ce qu’il reste de leur meilleure amie. Une magicienne si douée et si vivante ne méritait pas un sort pareil. La dure réalité les rend tout à coup pensifs : Ce qu’il reste d’elle, c’est du vomi de piranha.
-Tu es sûr que c’est elle ? demande Androgyne à Rex Tyran.
-Malheureusement oui. Ce sont des écailles de piranha. Celles-ci sont dorées et les écailles du piranha mâle sont rouges.
On sent bien, en voyant l’expression du tyrannosaure, que la vue du cadavre de Shiv-Seha le rend profondément triste. Pour lui, les cinq magiciens formaient une famille soudée et indestructible. Dans un accès de colère, il s’adresse à Sans-Nom d’un ton brusque :
-Tu dois absolument la ressusciter !
-Tu n’y penses pas ? Elle m’en voudra pour l’éternité si je lui fais ça ! Mon pouvoir ne consiste pas à ressusciter les morts mais à les transformer en morts-vivants. Les cadavres que je réanime ne reprennent pas leur apparence initiale. Ils gardent leur dépouille et la traînent à tout jamais sans changer, sans vieillir et sans renouveler leurs cellules mortes. Tu crois que Shiv-Seha acceptera de vivre sous cette forme de bouillie ?
-Je viens d’avoir une idée. Macabre, peux-tu transformer un animal mort en un autre animal mort ?
-Parfaitement. Je vais vous le prouver sur-le-champ.
Heureux de pouvoir aider à la résurrection de la magicienne, il la transforme successivement en une multitude d’animaux différents. Malheureusement, dans chacune de ses formes, Shiv-Seha apparaît toujours sous l’aspect d’une créature décomposée. Elle devient dans l’ordre une bouillie de lion, une bouillie de ver de terre, une bouillie de pic-vert, une bouillie d’aigle, une bouillie de baleine, mais en aucun cas elle ne reprend une apparence complète d’être vivant. Rex Tyran tient à aller jusqu’au bout de sa pensée :
-Essaie de la transformer en microbe… Maintenant, redonne-lui sa forme de piranha.
Là, sous leurs yeux incrédules, un magnifique piranha aux écailles argentées repose sur le sol.
-Elle est toujours inanimée, précise Rex Tyran, mais elle a repris un corps digne de ce nom. En effet, les microbes sont des êtres unicellulaires : qu’ils soient mâchés ou écrasés ne change rien à leur apparence insécable. De ce fait, lorsque Macabre a développé ce microbe pour en faire un organisme pluricellulaire, sa forme est redevenue complète et entière.
-Y a-t-il un moyen de lui rendre sa forme humaine ? demande Macabre avec anxiété.
-Le seul que je connaisse consiste à plonger son corps dans la fontaine de Cristal. Lorsque Shiv-Seha y sera plongée, elle récupérera son corps de femme. Sans-Nom n’aura plus qu’à lui insuffler la vie.
La fontaine de Cristal se trouve au pôle Nord de la Terre, à l’endroit exact où la planète atteint son apogée. Cette source magique possède un pouvoir unique : il suffit de se baigner dans son eau pour être débarrassé de toute trace de magie.
-Pas si vite ! lance Androgyne en coupant la parole au Tyran. Je ne suis pas certaine de vouloir rendre la vie à Shiv-Seha. Elle nous a trahis, elle a failli nous tuer, et elle s’est liée d’amitié avec l’être que nous considérons tous comme notre pire ennemi. Personne ne peut affirmer qu’elle sera encore du côté des magiciens.
-Moi je vous l’affirme ! répond Macabre comme réveillé en sursaut. J’aime Shiv-Seha. Comme moi vous avez vécu à ses côtés durant de nombreuses années. Vous connaissez ses qualités de courage, d’abnégation et même d’obstination. Chacun d’entre nous aurait pu tomber sous le joug du romantique, mais je peux vous garantir qu’à son réveil, Shiv-Seha préférera notre compagnie, et principalement ma compagnie, à celle d’un gamin à moitié fou.
-Sans-Nom et Rex Tyran semblent d’accord avec toi, reprend Androgyne dubitative.
-Toi aussi, viens avec nous ! ordonne le dinosaure de sa voix la plus convaincante. En faisant bande à part, tu anéantis la force de notre clan et tu rentres dans le jeu du romantique. Nos cinq pouvoirs se complètent. Une fois réunis à nouveau, nous partirons à la conquête du monde et nous ferons de grands projets pour les hommes. Si tu restes avec nous, je peux t’assurer que toutes tes envies se réaliseront.
-A l’heure actuelle je ne désire qu’une chose.
-Dis-nous ce que c’est, Androgyne.
-La peau de Lintulinda.
Rex Tyran plonge ses deux yeux perçants dans ceux de la magicienne. Il la sonde. Il détaille son visage. Il en conclut qu’Androgyne éprouve une haine intense envers moi, une haine plus profonde et plus sincère que celle ressentie par les autres mages. D’où vient ce ressentiment ? Rex Tyran donnerait beaucoup pour le savoir.
-Je te promets que tu l’auras. Ou plutôt tu auras ses écailles.
Macabre est peut-être incapable de transformer un piranha en homme, mais il peut facilement créer quatre bébé dragons à partir de petits animaux trouvés dans la plaine. A peu de distance des magiciens, deux gerboises d’Afrique, hautes de cinq centimètres, se battent en faisant des sauts périlleux dans les airs. S’appuyant sur leurs pattes arrières disproportionnées, ces petits rongeurs peuvent bondir à une hauteur prodigieuse, fouettant l’air de leur queue touffue afin de changer brusquement de direction. Un peu plus loin, un lézard épineux détale parmi les rochers à la poursuite d’une mouche tsé-tsé. Remuant à grande vitesse ses pattes de derrière, il laisse celles de devant se balancer nonchalamment contre sa poitrine. Macabre transforme le lézard épineux, la mouche tsé-tsé et les deux gerboises en quatre dragons peu agressifs, d’une race facile à domestiquer. Leur peau, d’un bleu passé, est lisse comme un drap tiré aux quatre coins. Leur cou étendu, leurs pattes élancées, leur queue deux fois plus longue que leur corps en font des créatures endurantes nées pour la course. D’une dimension très réduite pour des dragons, ces monstres ne peuvent supporter plus de trois individus sur leur dos. A peine sont-ils invoqués que Rex Tyran ralentit leur perception du temps. Armé d’un bâton, il les roue de coups répétés jusqu’à ce qu’ils acceptent d’être chevauchés. Sans-Nom saute sur leur encolure, les fait décoller et leur apprend à obéir aux coups de talons dans le flanc. Ainsi domptés, les jeunes dragons finissent par accepter de servir de monture. Rex Tyran cesse d’utiliser son pouvoir et monte sur le plus gros d’entre eux. Apeuré et peu disposé à porter un dinosaure presque aussi lourd que lui, le coursier manque de s’écraser à plusieurs reprises. Parvenir à prendre son envol avec un tel fardeau sur l’échine relève de l’exploit. Alors que Sans-Nom, Androgyne et Macabre filent dans les airs avec la grâce caractéristique des dragons, le magicien du temps les suit maladroitement, cahin-caha, d’un vol laborieux et chaotique. Finalement, animés de motivations totalement différentes, ils parviennent à prendre la direction du nord avec une même détermination.
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- => J’ai rédigé un article pour expliquer les origines du prénom Lintulinda, le héros du roman
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