Logo site Des Geeks et des lettres

L'application pour surveiller / sauvegarder vos smartphonesL'oeil inquisiteur de Bibispy

Greg – Roman n° 2

 Article modifié dernièrement le 11 Mar 2017 @ 23 h 30 min

—————

JOUR 1

—————

Courir dans la neige nu quand on n’a que six ans : je ne dirais pas que ça fait du bien. Je ne dirais pas que c’est plaisant. Tout simplement, ce n’est pas une question que je me pose en ce moment. Doté de cheveux blancs et longs, j’imagine qu’en me regardant, on se demande comment, à six ans, des poils ont pu pousser si vite sur un crâne aussi frêle.

Je cours parce que des chiens me poursuivent. Ils ressemblent à des bergers allemands mais leur tête est plus fine et ne possède pas de crinière autour du cou. Une tête de dobermann sur un corps de lion : oui, c’est un peu ça…

De loin, on les voit s’élancer et ramener, entre leurs pattes de devant, leurs deux jarrets de derrière. Cette course au milieu des pins enneigés donne un sentiment d’étendue sans fin. Le grésil s’étend sur le sol à perte de vue. Tout semble blanc sur cette planète : le ciel, la terre gelée, la neige qui tombe de haut en bas sans qu’aucune bise n’ait assez de force pour la pousser de travers. Pourquoi n’y a-t-il jamais de vent ? Peut-être parce que c’est une force créée par la différence de température et qu’ici, les degrés ne changent jamais.

Je suis arrivé au bout de mes forces. Six ans, c’est tellement peu… Je m’écroule et me ratatine dans la poudreuse, boule de poils sur un crâne d’oeuf, m’enfonçant dans du coton mouillé. Mon corps est tellement chaud que je sens la neige fondre en-dessous de moi, m’emportant irrésistiblement plus bas, vers le sol dissimulé sous plusieurs mètres de neige. Je lève un dernier regard vers le haut : ce qui était de l’air n’est maintenant plus qu’un amas de blanc solide m’aveuglant et s’enfonçant dans mes narines. J’étouffe ! Au lieu de mourir par asphyxie, je préférerais me donner aux trois molosses qui apparaissent au-dessus de moi et me présentent, ébaubis, une bave blanchâtre destinée à ramollir ma chair.

Je lève le bras droit comme pour tenter de me rattraper à un rebord désespérement mouvant. L’un des cabots referme sa mâchoire sur mon annuaire. Au moment où je m’apprête à hurler, je me réveille dans le lit bien bordé du secteur pédiatrique de l’hôpital Charles-Nicolle à Rouen. Lits de droite, lits de gauche : tous semblent contenir un enfant d’à peu près mon âge, faisant ressembler la salle de soins à une chambre mortuaire conçue pour contenir un maximum de lits. Mes draps sont tellement serrés que je peux à peine tourner ma tête et encore moins dégager mes bras de leur entrave. Une affiche, rapidement collée au mur qui me fait face mais dont le coin droit retombe misérablement sur la partie supérieure de l’image, montre un enfant pleurant à chaudes larmes tout en ouvrant ses bras en direction de l’objectif. En surimpression, un slogan rapide me révèle l’endroit dans lequel je suis placé : « Vivez l’adoption comme une invitation dans votre vie ».

—————

JOUR 2

—————

Pas la peine de me demander : vous n’en saurez pas plus sur moi. Cela voudrait dire en savoir plus que ce que moi-même je perçois autour de moi. Ai-je vraiment six ans ? La famille dans laquelle je vis ne m’a jamais dit que j’avais été adopté. Ce n’est que mon imagination, une fois de plus, qui a fait des siennes. La réalité dans laquelle nous sommes baignés est-elle vraiment celle qui mérite d’être vécue ? Pour ma part, depuis longtemps j’ai pris l’habitude de rédiger mes rêves dès que j’en ressors, soit le matin à mon réveil, soit au beau milieu de la nuit quand une vision plus intense qu’une autre me fait sursauter et me ramène ici-bas.

Les gens qui m’entourent, vous tous, croient tellement que ce monde est le bon ! Une fois qu’ils sont morts, ils restent enterrés sous terre ou s’envolent en fumée sans être parvenus à s’évader de leur vie terrienne. De mon côté, j’essaye obstinément de trouver une issue de secours et perce jour après jour le mur puissant de la réalité. J’ai remarqué une chose : plus je m’entraîne, plus je rêve facilement et plus je me souviens de ce qu’il se passe durant mon sommeil. J’ouvre mon carnet de notes et j’ai presque peur de relire toutes ces scènes horribles ou attirantes que j’ai vécues sur un plan parallèle. J’en suis arrivé au point où mes aventures dans l’au-delà deviennent plus nombreuses que mes pérégrinations avec vous.

Comment faire pour s’entraîner ? La recette que j’adopte est simple : D’une part j’y crois. D’autre part je m’astreins à dormir en décalé, repoussant chaque jour mon sommeil de façon à ce que la fatigue me fasse presque dormir éveillé. Quand cela fait quarante-huit heures que vous n’avez pas dormi, vous vivez ce qui vous entoure d’une autre manière : tout vous paraît incertain, éloigné, vous vivez les événements avec un recul permanent. Et finalement, lorsque le sommeil prend le dessus, j’ai pris soin de régler mon réveil toutes les deux à six heures, de manière aléatoire, pour me permettre de me rappeler de mes rêves et de les noter lorsqu’ils sont encore frais. Je vous garantis que cette technique fonctionne ; j’en suis arrivé au point où les notes que je prends ressemblent à un roman. Ce que je vis durant mes siestes s’enchaîne nuit après nuit jusqu’à former un véritable récit, une vie paralllèle. D’où la question que je me pose de plus en plus : laquelle de mes deux existences est réellement la bonne ?

—————

JOUR 3

—————

Tout commença le jour où j’ai dû me rendre à l’école. Tant que vous êtes chez vous, en terrain connu, tout va bien : maman vous tient chaud, vous n’avez qu’elle à vous occuper et vous restez son trésor comme si rien d’autre n’avait d’importance. A partir du moment où l’on vous jette dans l’inconnu, au milieu d’étrangers, c’est une toute autre atmosphère qui vous recouvre. Qu’on ne me dise pas que l’homme est un mouton fait pour vivre en société. L’homme est un loup pour l’homme, il n’a jamais réussi à supporter autrui, voilà la vérité ! A partir de six ans, la seule question qui vous taraude jour et nuit est la suivante : comment vais-je bien pouvoir composer avec la bêtise et la méchanceté ?

Six ans, c’est l’âge auquel l’école devient obligatoire. Plus aucun choix ne vous est laissé : vous devez vous plier à la vie sociale, bon gré mal gré. Cette obligation est une aberration contre-nature, sachez-le messieurs les éducateurs ! La nature n’a jamais obligé un être vivant à devoir s’accomoder de ses congénères. Pour preuve, un jour j’ai entendu un scientifique expliquer une de ses expériences : il avait placé sept rats dans une cage en vert traversée de tout son long par une rivière. Les sept rats d’un côté, un tas de nourriture de l’autre. L’expérience avait été répétée un nombre incalculable de fois avec des rats différents, de manière à rendre ses résultats concluants. Comment les sept rongeurs allaient-ils se partager le tas de nourriture ? A chaque fois l’expérience fut similaire : Les rats se battaient jusqu’à ce que rapidement trois rats en dominent trois autres ; ils les obligeaient à leur ramener la nourriture, nageant dans l’eau froide au péril de leur vie, puis ils mangeaient les meilleurs morceaux. Les alpha laissaient les restes aux trois soumis puis vivaient en dominateurs heureux. Ce qu’ils ignoraient, c’est que systématiquement dans le groupe des sept, un dernier rat restait indépendant : ne se souciant ni des dominés ni des dominants, cette exception de la nature traversait la rivière de son côté, par ses propres moyens, inventant une technique solitaire pour dérober de la nourriture. Il échappait ainsi au groupe et se construisait sa propre vie. Ce rat indépendant, c’est moi. Ce loup qui se fait rejeter par la meute, roué de coups mais libre d’aller fonder sa propre bande. Ce lion qui ne supporte pas la tyrannie du chef et qui quitte le nid, espérant trouver une autre couronne. Jamais je n’ai fait confiance au groupe et j’ai toujours cherché ma propre voie. En tant qu’indépendant, comment voulez-vous que je m’épanouisse au sein d’une collectivité ? L’école pour moi fut un enfer. Contraint à prendre la parole en présence d’idiots, contraint à me plier à leurs règles stupides, je me suis vite aperçu que j’étais meilleur en travaillant de mon côté plutôt qu’en groupe. Le travail ne me fait pas peur. Mais j’évite les rapports humains, et je préfère focaliser mon énergie là où les autres trouvent un mur.

—————

JOUR 4

—————

Ça y est ! Je recommence à avoir envie d’écrire. Elle me revient, cette manie, après m’avoir passé de longues années durant. Au moins quinze ans sans prendre la plume, et tout d’un coup, depuis quelques jours, l’habitude me reprend. Plus qu’une habitude : un vice. Je le sens. Le soir venu, quand il est l’heure de se coucher, je n’y arrive pas. Il me faut quelque chose : ma dose d’écriture. Je m’assois sur ma chaise noire et je vous parle comme je le fais en ce moment.

J’ai quarante ans. L’âge bête. Tous les âges sont bêtes puisqu’en réalité ils n’existent pas. Nous veillissons, certes, tout simplement parce que nos cellules pourrissent, mais pas à cause du temps. Le temps est le plus grand leurre de l’humanité. Il n’existe pas. « Nous sommes », c’est le seul verbe qui nous caractérise. Pas de passé, pas de futur : rien que « je » et « maintenant ».

Au final, la vie et la mort n’ont pas grande différence. Combien de gens sont morts à 50 ans ? Combien de bébés sont atteints d’un cancer incurable ? Combien d’enfants ont vu partir leur père quand ils étaient encore jeunes ?  Le moyen de s’en sortir ne passe pas par un allongement de notre présence ici mais par une autre porte de secours : une autre réalité.

J’aurais tellement envie que ça se réalise. Ça : l’évasion vers une autre aventure. Cette vie qu’on nous propose ne ressemble plus à rien : l’homme a tout découvert de sa planète. Il s’est lui-même asservi en donnant tout le pouvoir à quelques élites et n’offrant au plus grand nombre qu’un travail avilissant et non épanouissant. Soyons honnêtes : même les plus riches n’ont pas la vie facile. Ils n’ont plus le goût à rien. Ils dépriment. Ils s’ennuient et se cherchent des problèmes pour se raccrocher à quelque chose. Pour les autres, l’enfer est quotidien : Partir le matin, faire ses dix heures, revenir le soir et se coucher. Repartir les jours qui s’ensuivent jusqu’au week-end. Le dimanche soir, avoir la boule au ventre avant de remettre ça. Jusqu’à quand ? Qu’un cancer vous rattrape. Qu’un imbécile vous fauche sur la route. Qu’une soudaine envie d’écrire vous secoue et vous pousse à réfléchir sur le sens de votre naissance.

Ce soir, tiens, si tout va bien, je m’évaderai sur une autre planète.

—————

JOUR 5

—————

Je commence seulement à comprendre la différence de vue qui m’oppose au reste du monde. De mon côté j’ai toujours vu les gens qui m’entouraient comme des personnes injustes et dangereuses ; elles ne m’aimaient pas comme je le désirais. Elles ne m’écoutaient pas suffisamment. Elles ne tournaient pas autour de moi comme je le voulais. Prenez par exemple l’amour : la première fille que j’ai vraiment aimée n’a jamais cessé de me considérer comme son meilleur ami. Jamais elle n’a compris que je me fichais de son amitié comme un poisson se fiche du verre d’eau dans lequel on le place pour lui sauver la vie. Ce qu’il veut, lui, c’est l’océan, c’est l’espace, c’est l’eau pure et sauvage d’un torrent. Ce que je voulais, moi, c’était son corps, son amour, pouvoir prendre ses lèvres et lui faire un enfant. Le reste, malheureusement, ce n’est que du vent. A bien y réfléchir, dès ce moment j’aurais dû comprendre que quelque chose clochait en moi. Ce n’est peut-être pas le monde qui ne tourne pas rond mais ma propre perception et mes desiderata.

J’en demande trop, c’est sûrement ça. Qu’ai-je fini par faire lorsque j’ai compris que les autres ne feraient jamais ce que moi je voulais ? Je leur ai tourné le dos et j’ai commencé à travailler de mon côté sans jamais m’arrêter. Travailler le soir et une bonne partie de la nuit. Travailler la journée comme tout le monde en ne disant rien à personne. Cacher mes forces pour éviter qu’on ne me les pique. Cacher mes qualités pour ne pas attirer la jalousie. Cacher même mon adresse et mon visage pour que personne ne vienne me nuire. Me nuire, tout le temps : les gens n’ont jamais fait que ça. A croire que c’est ce qu’ils préfèrent : embêter leur prochain pour oublier leurs problèmes. Ça ferait vomir.

Avec le recul, cette stratégie que j’ai employée s’est révélée bénéfique et pour moi et pour ceux qui ont eu le courage de rester à mes côtés : ma femme et mes enfants. Un petit cercle qui gravite encore autour de ma personne jusqu’au moment où ils ne me supporteront plus. Ce jour arrivera mais pour l’instant il n’est pas venu. Que je sache, personne n’a jamais regretté faire partie de mes amis, encore moins de mes amours. Et pourtant, ce cercle d’intimes ce cercle vertueux se compte sur les doigts de ma main. Je ne crois malheureusement pas en l’amitié. La seule chose en laquelle je crois c’est la passion, ce souffle qui défonce les murs et réalise vos voeux.

Résumons-nous : je suis quelqu’un d’égoïste, qui ne pense qu’à moi mais aussi à mon petit cercle familial. Paranoïaque, j’ai l’impression que le monde est un danger permanent auquel il ne faut surtout pas accorder sa confiance. Je déteste les hommes mais suis animé d’une passion maladive. Bien, Greg ! Tu t’es dépeint comme un véritable schyzophrène.

—————

JOUR 6

—————

Ce sont les toits de Rouen qui m’attirent. Cela fait maintenant vingt ans que j’ai lu Le hussard sur le toit de Jean Giono, mais une scène bien précise me trotte dans la tête depuis tout ce temps. Il me semble que le protagoniste fuyait les villageois tous touchés par le choléra. Pour échapper à la mort, il s’était réfugié sur les toits et sautait de maison en maison, piochant de ci de là de quoi se nourrir ou se vêtir. Cette escapade sur les toits de la ville a toujours symboliser pour moi la notion de liberté. Qu’importe ! me disais-je quand cela allait mal dans ma vie. Si vraiment je ne m’en sors pas, je m’échapperai par le toit et je sauterai de maison en maison en vivant de nouvelles aventures !

Aujourd’hui que je me suis installé à Rouen, je me dis que cette ville est l’endroit idéal pour réaliser enfin mon projet. Et si, le soir venu, j’ouvrais discrètement ma fenêtre de chambre et j’escaladais l’immeuble jusqu’à arriver au toit ? De là j’irais au-dessus des maisons d’en face. Rouen étant composée de vieilles bâtisses normandes dans des rues étroites, je pourrais parcourir ainsi une bonne partie de la rive droite, du centre hospitalier jusqu’aux docks.

{ 0 commentaires… J’ajoute le mien }

Leave a Comment

Share This